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Globalement inoffensif

Les Sombres Projets dans la lumière

Par Slawick Charlier

Rubrique : Interviews
Date : 07 juin 2013

Fort du succès de Wasteland, le Département des Sombres Projets est parti avec Mournblade à l'assaut d'un mythe: Stormbringer et le Cycle d'Elric, rien de moins! Sont-ils fous pour faire revenir en Français un univers qui a marqué bien des rôlistes des années 80 et 90 ? Pour en avoir le coeur de net, nous les avons rencontrés. Compte-rendu, à la veille de la sortie du premier supplément pour Mournblade.

Le GROG : Ressusciter un univers aussi mythique chez beaucoup de rôlistes, n'était-ce pas un pari un peu fou pour une structure de la taille du Département des Sombres Projets ?

Le Département des Sombres Projets : Les agents du Département ne sont pas informés des réels moyens financiers et humains de la structure. Le Département est très hiérarchisé. Il y a peu de communication, et de nombreux traîtres. Parfois l'un d'entre nous est convoqué dans les étages supérieurs par un Sombre Maître. La rencontre se passe en général très mal. Puis on se remet très vite au travail.

Nous n’avons donc aucun problème de moyens... Merci aux Maîtres pour leur sombre générosité ! Cela dit, il est clair que l’incroyable succès de Wasteland nous assurait de pouvoir financer une gamme comme Mournblade.

Nous avons très vite écarté la peur de ne pas plaire aux fans de Stormbringer ou d’Elric, pour la bonne et simple raison qu’adapter c’est trahir et que forcément la plus infime des interprétations soulèverait les hurlements d’une armée de fans. Le plus drôle c’est que la plupart des emails assassins que j’ai reçus de la part de joueurs "scandalisés" se basaient sur des souvenirs flous des jeux précédents ou tout simplement de l’œuvre de Moorcock. L’un me soutenait que les runes n’avaient pas leur place dans les Jeunes Royaumes, un autre trouvait que "Dharzi" était un nom ridicule et qu’il y avait tant de belles choses dans l’univers de Stormbringer sans aller chercher des noms de fantasy à la c… et j’en passe et des meilleurs !

Pourquoi la gamme porte-elle le nom de l'épée jumelle de Stormbringer ? Pourquoi ne pas avoir repris Stormbringer ou, pour coller à la version Mongoose, Elric ?

La gamme porte le nom de Mournblade parce que nous revendiquons l’héritage ludique du JdR Stormbringer tout en voulant faire un jeu différent. Le nom de la jumelle de Stormbringer s’est imposé à nous très naturellement ! Mournblade est un très beau nom, qui revêt une aura de mystère même pour les fans les plus pointus.

Le livre de base porte justement le logo de Mongoose et de sa version intitulée Elric, mais cette VF n’entretient presque aucun rapport avec la VO en dehors d'être l'adaptation de la même œuvre littéraire. Pourquoi ce logo alors ?

Oui tout à fait, Mournblade n’a peu, voire pas, de rapport avec Elric De Melniboné de Mongoose. Les droits du JDR appartiennent à Mongoose et nous les avons rachetés à condition qu’ils nous laissent faire le jeu dont nous avions envie.

Elric a connu plusieurs adaptations en JdR au fil du temps. Comment positionnez-vous la vôtre? Qu'a-t-elle de plus ou de différent des précédentes ?

La saveur particulière des Jeunes Royaumes est toujours là. Les différences sont très nombreuses à la fois dans le background -nous collons de très prêt à l’œuvre littéraire- et parce que nous proposons une nouvelle façon de jouer. Nous avons voulu offrir aux joueurs la possibilité de vivre pleinement, presque charnellement, le destin tragique des Jeunes Royaumes. Les Elus sont des êtres hors-normes qui sont à la fois les pièces maîtresses de l’échiquier des Puissances et des héros qui seront sans cesse placés face à des choix cornéliens où morale personnelle et objectifs de leurs partis entreront en conflit.

 

Dans la préface qu'il a rédigée pour Mournblade, Moorcock étrille d'ailleurs un peu au passage l'ancêtre Stormbringer. Vous la trouvez comment vous, cette version?

Il n’en dit pas que du bien certes mais il ne critique pas le jeu de nos premiers émois rôlistiques, il parle surtout de sa relation houleuse avec Chaosium qui l’avait très peu consulté. Michael est très coulant, bien plus que ses nombreux fans en définitive, mais la moindre des choses est de l’informer et de lui verser des droits, et apparemment Chaosium n’en a jamais rien fait.

Y-a-t-il eu un processus de validation de Mournblade avec lui, que ce soit pour les textes ou les illustrations ?

Michael Moorcock est proche en esprit de notre communauté parce qu’il la trouve très créative, mais il n’est pas à proprement parler un « gamer ». Aussi n’a-t-il pas validé les textes un par un. Il a validé les idées nouvelles, et les grandes lignes. Les interprétations les plus audacieuses que nous avons faites lui ont été soumises autour de quelques verres partagés tout au long d’une après-midi d’été. Cette rencontre était très émouvante, nous lui avons bien entendu montré des illustrations, et il est tombé sous le charme !

Pensez-vous poursuivre une collaboration plus directe avec lui? Pourrait-il participer à l'écriture par exemple?

Oui, nous adorerions le faire participer à l’écriture, et lui même a exprimé le souhait de s’impliquer plus directement. Nous avançons sur ce dossier avec prudence, parce que ça implique un processus de collaboration très différent. Son temps est précieux, ses obligations nombreuses, j’espère sincèrement qu’on pourra faire quelque chose. L’envie et les moyens sont là en tous cas.

 

 

Comment avez-vous décidé de ce que vous garderiez du Elric de Mongoose et de ce que vous vouliez réécrire?

Nous avons conservé quelques passages dans le livre de base, et davantage dans le bestiaire - à venir avec la boîte-écran.

Quel a été le processus d'écriture?

Nous fonctionnons de manière très simple même si le travail reste colossal. Isabelle Périer supervise l’écriture du jeu, elle consulte Ismaël et moi-même (les éditeurs) pour la table des matières, les axes, les thématiques fortes du jeu et part en quête de rédacteurs un fouet clouté à la main. Elle nous rend ensuite une version semi-définitive que nous amendons, enrichissons, modifions ou demandons de réécrire. Et alors qu’elle s’arrache les cheveux et nous maudit en hurlant, elle retourne passer à tabac certains rédacteurs dont les textes doivent être revus. Bref, c’est une œuvre collective.

Sébastien Célerin, notre contremaître, l’écume aux lèvres, orchestre les rendus, et nous montre du doigt en nous tirant l’oreille ces fameuses deadlines que nous dépassons sans vergogne.

Ismaël, dont nul ne connaît la puissance de travail réelle (on la dit infinie), est libéré de sa cage extra-planaire pour les corrections finales qui sont souvent massives. De nombreux rédacteurs se sont défenestrés en lisant un email d’Ismaël qui « proposait » qu’on retravaille ou qu’on éclaircisse certains passages.

Quant à moi, je m’attribue les mérites des uns et des autres, je corrige une ligne par-ci par-là pour dire, je parade dans les conventions et je fais du chantage à Casus Belli pour qu’ils parlent mieux de notre jeu que des leurs.

Les règles sont celles de votre système maison, le CYD. Pourquoi ce choix et comment avez-vous construit les ajouts spécifiques à Mournblade ?

Nous avons voulu le CYD modulable, accessible et pourtant complet avec des éléments de gameplay susceptibles de séduire les joueurs confirmés. Et nous ne sommes pas peu fiers d’avoir réussi à concevoir un système qui tient toutes ses promesses. C’était très facile de l’adapter aux Jeunes Royaumes en particulier pour la Magie. Les Psykers de Wasteland utilisent leurs pouvoirs en payant un tribut physique ou psychique proportionnel à la puissance qu’ils souhaitent déclencher ou convoquer. Ainsi en va-t-il de même pour Elric, Theleb Kaarna et les autres sorciers des Jeunes Royaumes. Les démons réclament un pacte, les runes puisent dans le Multivers et peuvent se retourner contre vous, les Puissances enfin vous lient toujours davantage lorsque vous réclamez leur intercession. Bref, ça collait parfaitement. Enfin, le cœur même du système CYD s’applique au Conflit Éternel… je jette un D10 ? Le dé du contrôle, de la mesure, de la Loi en définitive… Ou un D20 ? Le dé chaotique par excellence, dont le résultat peut-être fantastique comme terriblement néfaste.

Mournblade offre un parti pris radical, celui de faire jouer des Élus, ce que n'offraient pas les précédentes adaptations. Ce n'est pas un pari trop osé que de donner autant de pouvoir, et donc de responsabilités, aux PJ ?

Oui, tout à fait. Comme le dit notre consultant Ben Parker : un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Dans Elric of Melniboné c’était très bizarre de se rendre compte qu’on vous proposait souvent d’escorter un marchand d’un point A vers un point B et hop roulez jeunesse ! Du coup il y avait même un étrange développement très long sur l’économie et le commerce dans les Jeunes Royaumes… J’ai ensuite été traumatisé par un de mes joueurs qui m’a fait remarquer que jouer des Securitas dans les Jeunes Royaumes c’était un peu dommage.

Alors on s’est demandé ce qu’on aimait bien dans les Jeunes Royaumes, puis par extension dans les romans, et enfin dans le personnage d’Elric lui-même. Et il est apparu clairement que les problématiques d’Elric participaient grandement à la saveur particulière de l’univers. Il fallait donc que nos PJ soient confrontés à des problèmes d’envergure. Ça ne veut pas dire qu’ils vont sauver ou détruire le monde toutes les deux séances, mais les Puissances seront présentes, de manières plus ou moins diffuses en fonction du goût du MJ. Faire un jeu Star Wars sans l’axer sur le conflit Empire contre Rébellion, ou un jeu Trône de Fer sans intrigue de maisons nobles manquerait d’énergie, de même un jeu dans le Monde d’Elric sans s’attacher au Conflit Éternel est un peu fade. Bien sûr la présence du Conflit ne doit pas être systématique et les MJ pourront sans problème mettre en scène une bande de mercenaires sans dieu ni maître, ou une famille de nobles sans ambition ni envergure, mais gageons qu’à un moment ou à un autre le jeu des Puissances les rattraperont.

Le jeu se déroule pendant l’enfance d’Elric, ce qui rend possible pour les PJ de changer le cours de l’histoire des romans.  A quel point estimez-vous nécessaire de coller aux récits canoniques ?

Oui, c’est aussi ça qui est bon en jeux de rôle, ne pas coller à la narration d’un autre, mais créer la sienne. Après tout, et si l‘Eored d’Eomer était arrivée trop tard au Gouffre de Helm ? Et si les Troupes de Choc de l’Empire basées sur la Lune Forestière d’Endor étaient vraiment des soldats d’élite et non pas un ramassis de burnasses qui se font exploser par des peluches destinées à servir de goodies pour des marmots ?

C’est un plaisir de faire dévier la chronologie, même si c’est celle d’une fiction. Les PJ pourraient clairement tuer Elric enfant. Il est non seulement faiblard mais n’est pas encore un sorcier. Et après tout, cour ceux qui pensent qu’il survivra ne sont pas nombreux à la cour. Sa mort ne devrait donc pas émouvoir outre mesure les Melnibonéens. Celui qui a déjà l’étoffe d’un véritable prince, c’est Yrkoon ! Cependant, tuer l’héritier de Sadric nécessite une sacrée préparation, et ferait sans doute l’objet d’une campagne intéressante. Qui tirerait profit de cette mort ? Quel tournant prendrait la politique melnibonéenne si Yrkoon devenait empereur ? Le Champion Éternel serait-il autre en ce cas ? Les PJ eux-mêmes pourquoi pas ? Et voulant empêcher une catastrophe ils se retrouveraient eux-mêmes à devoir faire le choix qu’Elric a fui si longtemps… Ah ! C’est bon les Jeunes Royaumes quand même !

Où s’arrête votre référentiel d’ailleurs, aux romans uniquement, aux BD,… ?

Les récits canoniques forment notre socle de travail, nous y revenons sans cesse. Les BD (ou les autres JdR) nous servent d’inspiration de temps à autres, ou de contrepoint.

Quelle est le future de la gamme? Quelles seront les prochains suppléments?

La boîte-écran arrive très bientôt. Puis vers la fin de l’année un supplément qui traitera de la Sorcellerie. Ensuite nous avons des tas d’idées et d’envies. Nous avons déjà un calendrier ambitieux. Plus tard, nous parlerons sans doute des Jeunes Royaumes en profondeur, et des Elus. Et puis il ne faut pas oublier que nous aimerions quand même pouvoir parler longuement de Melniboné et des melnibonéens !

Mais nous ne sortirons pas pour sortir, nous savons que les joueurs attendent de nous un travail de très grande qualité. Nous avons placé la barre haute avec Wasteland, faire moins bien pour les Jeunes Royaumes nous décevrait. Si nous devons prendre deux mois de plus nous le ferons. Mais nous n’annoncerons pas de dates fermes et précises sans les tenir.

La gamme Elric de Mongoose est à l'arrêt; une traduction en anglais de la version Mournblade pourrait-elle être envisagée? Ce serait un curieux retour à l’envoyeur, mais ce serait aussi très logique!

Tout est possible dans le Multivers !